Expédition sauvage et sans objectif fixe…ou 9 semaines de tentatives dans le Hispar Muztagh
(Texte de Christian Trommsdorff)
Début Mars 2003 : Nous venons d’apprendre que l’autorisation exceptionnelle que nous avions demandé au gouvernement du Sikkim pour la face Sud (et vierge) du Kanchenjunga (qui n’a été accordé que deux fois, la 1ère à Paul Bauer en 193x, la seconde récemment à son fils Willy) nous a été refusée… il ne nous reste que peu de temps pour nous décider, nous avions prévu de partir vers la mi-Avril et à trois avec Yannick et Patrick…l’idée d’une expé « flexible » au Pakistan refait surface, Yannick et moi sommes assez enthousiastes, Patrick hésite car il doit être rentré début juin, et Mai semble être assez tôt pour aller en altitude…
Après plusieurs expéditions en Himalaya (au Népal, au Tibet et en Inde ) mes deux 1ères visites dans le Karakoram (en 2001 en amateur au K2 où je m’étais retrouvé avec JC Lafaille, Peter Guggemoos et Hans Kammerlander, puis en 2002 au Spantik avec 7 clients) m’avaient fait prendre conscience de l’extraordinaire potentiel de la chaîne du Karakoram, ainsi que de son caractère extrêmement sauvage .Cette immense chaîne d’environ xxx Km se situe principalement au Pakistan, mais aussi en partie au nord-ouest de l’Inde, dans l’état politiquement mouvementé et majoritairement musulman du « Jammu & Kashmir » ; elle est séparée de l’Himalaya par l’Indus qui prend sa source près de la montagne sacrée du Kailash. Hormis le Nanga Parbat que l’on considère comme un massif à part, le Karakoram Pakistinais compte 4 sommets de plus de 8000m (K2, Broad Peak et les deux Gasherbrum, tous situés dans la partie Est près du glacier du Baltoro, au Baltistan), mais aussi et surtout une grosse centaine de sommets de plus de 7000m, dont xxx dépassent les 7800m, avec souvent des faces de plus de 3000 mètres…seuls quelque uns sont « connus », soit pour leur beauté, soit pour leur place dans l’histoire de l’alpinisme : à l’Est vers le Baltoro, le Chogolisa qui a vu la disparition de Hermann Buhl (1957), le Gasherbrum IV (face ouest en style alpin par Robert Schauer et Woytek. Kurtyka en 1985) et les très esthétiques Masherbrum et Muztagh Tower, plus à l’ouest l’Ogre (1ère ascension par Bonnington et Scott en 1977, puis de nombreuses tentatives sur le pilier sud), le Spantik (1ère ascension du fabuleux Golden Pillar en style alpin par Mick Fowler et Vic Saunders en 1987), et aussi les tours de Latok (frères Huber en ).Et puis last but not least, mais à moins de 7000m, les fameuses tours de Trango…
Pour le reste, en tout cas pour ce qui nous concernait, c’était mystère et boule de gomme…surtout pour la partie Ouest de la chaîne, que l’on accède par la vallée de Hunza (à l’Est toutes les expés passent par Skardu). Il y avait juste les infos de deux expéditions françaises qui avaient échoué très bas à l’Ultar (Yannick en faisait partie) et au Rakaposhi, et puis l’année précédente, j’avais aperçu vers le Nord, depuis le Spantik, la partie supérieure de plusieurs faces qui semblaient énormes, sur des sommets situés entre les vallées de Hispar et de Shimshal.
Pour y voir plus clair, Yannick et moi allons fouiner à la bibliothèque de l’ENSA ; et nous ressortons relativement excités quelques heures plus tard. Il apparaît que dans cette partie Ouest du Karakoram, la plupart des principaux sommets n’ont été gravi qu’une seule fois , par les itinéraires les plus faciles -où plutôt les moins difficiles- donc l’énorme majorité de toutes leurs faces sont encore vierges…De plus il semble y avoir de nombreux sommets secondaires mais très beaux, vierges eux aussi ! Or rien n’excite plus les mâles alpinistes que nous sommes que la beauté et la virginité…Elles génèrent en nous une espèce de tension de type libidinale qui ne se dissipera que dans l’action …
Revenant à des considérations plus terre-à-terre, et à nos expériences précédentes au Pakistan, le pourquoi de cette virginité nous apparaît clairement : météo très instable, chutes de neiges fréquentes et importantes, dangers objectifs souvent élevés, hauteur et difficulté des faces, et donc un engagement parfois énorme ! Il faut bien réaliser que la grande majorité des expéditions au Karakorum échouent, surtout si on exclue celles sur les voies normales fréquentées (Gasherbrum I et II, Spantik, Broad Peak, Nanga Parbat).
A partir de là, nous sommes tous les trois d’accords (Patrick a finalement décidé qu’il viendrait au moins au début, puis d’aviser en fonction de ce qui s’avèrerait faisable…) qu’il serait absurde de choisir de façon arbitraire (c’est à dire avec très peu d’infos et sans l’avoir vu )et à l’avance, un sommet –un objectif fixe- avec tous les coûts que cela induit : permis, officier de liaison, logistique d’accès et pour le CB, taxes diverses…
L’idée est donc d’explorer avant de s’engager. Le massif du Hispar Muztagh, situé entre les vallées de Hispar au sud et du Shimshal au Nord, avec des faces immenses sur des sommets entre 7400m et presque 7900m vierges pour certains, semble séduisant, avec notamment une densité de sommets importants autour du Kunyang Chhish, mais nous n’y sommes pas encore…
22 Avril, 8h du mat : Nous quittons Grenoble en TGV, direction Karimabad, petite ville située dans la vallée de Hunza au cœur de la partie Ouest du Karakoram.
Malheureusement le TGV s'arrête à 11h à Paris, Gare de Lyon, il ne va pas plus loin... nous devons alors transbahuter nos 260 kg de bagages repartis en une quinzaine de sacs dans le Satobus, puis, après d'âpres négociations ramenant le bakchich pour les excédents à 385 Euros, nous parvenons à enregistrer tous ces sacs à 14h au comptoir de la "Pakistan International Airlines " à Charles de Gaules. Pourtant, l'avion est vide, ils pourraient quand même encourager les quelques valeureux volontaires occidentaux qui vont aller se faire terroriser au Pakistan...
Nous arrivons à 2h du mat heure locale à Islamabad, à 7h nous reprenons un vol intérieur pour le moins spectaculaire, survolant au passage le Nanga Parbat : nous voyons une bonne partie des hauts sommets du Karakorum se déployer devant nous ...nous avons beaucoup de chance, il fait grand beau, et après 3/4 heures de vol (au lieu de 20h en bus) nous atterrissons à Gilgit, porte d'entrée de la vallée de Hunza et par la même de la partie Nord du fameux "Karakoram Highway". Nous aurions pu être à midi à Karimabad, c’est-à-dire arriver au cœur du Karakorum Ouest moins de 24h après avoir quitter le cœur des alpes (un vrai montagnard devient agressif lorsqu'il passe plus d'une journée en dehors de son milieu naturel !), mais il se trouve que ce 23 Avril, c'est XXXX, la plus haute fête religieuse chiite.
Nous serons retardés de quelques heures, mais auront droit à un autre spectacle extraordinaire, humain cette fois ci : les rituels d’auto flagellation lors de cette procession religieuse censée reproduire l’équivalent du chemin de croix de xxxx, 1er dissident de l'Islam, et à l'origine de la branche chiite. Il n'y a que des hommes, et certains, le dos totalement lacéré, le sang dégoulinant sur leur pantalon, semblent avoir atteint un état de transe avancé. Il n’y a aucune agressivité à notre égard, même lorsque nous prenons quelques clichés rapprochés au milieu de la procession. Nos guides-porteurs locaux Qudrat et Bari, originaires, eux, du village de Shimshal dans le "upper Hunza", sont des musulmans Ismaéliens et se désolidarisent de ces pratiques. Leur chef spirituel et religieux, Karim Aga Khan, a initié et participé au financement de nombreux projets de développement dans ces hautes vallées, peuplées majoritairement d'Ismaéliens, mais les enclaves chiites n'ont pas été oubliées. L’Aga Khan est ici vénéré comme un dieu et Karimabad, la petite capitale du Hunza, a donc été nommée d’après lui.
Nous arrivons à la nuit tombante au "Hunza view hôtel", en bas de Karimabad.
24 Avril 8h du mat' : Petit déjeuner éblouissant sur la terrasse de l'Hotel. Il fait le même temps superbe qu'hier. Nous prenons notre temps pour tour à tour déguster le petit-déjeuner et contempler les alentours : Karimabad s'étend sur plusieurs centaines de mètres de dénivelée, jusque vers 2400m, sur les flancs sud de l'Ultar Sar, puissante montagne dont le sommet principal, à plus de 7300m, n'a été gravi qu'une seule fois, et qui semble à la fois très proche et infiniment loin... un bon torticolis est garanti si on le regarde trop longtemps, et comme nous avons dû laisser à la maison nos masseuses préférées, nous nous tournons plutôt vers les montagnes de l'autre côté de la vallée, plus éloignées : la majestueuse face nord glaciaire du Rakaposhi (7885m), le Diran peak (7300m), et plus éloigné, le Spantik avec son fameux Golden Pillar (pour voir ce dernier il faut monter quelques minutes au-dessus de l'hôtel).
L' éblouissement initial est suivi d'une constatation plus terre-à-terre : nous sommes bien conscients d'être arrivé tôt en saison, mais il semble vraiment y avoir beaucoup de neige, et de plus très bas... Qudrat et Bari confirment que l'hiver a été très enneigé et que le printemps est tardif... Nous ne comprendrons vraiment ce que cela veut dire que plus tard !
En attendant, nous tirons des plans sur la comète : D' abord, explorer les différentes faces des principaux sommets (voir la carte) situés entre les 2 grandes vallées latérales à l'est de la vallée de Hunza, c’est-à-dire celles de Shimshal au Nord et de Hispar au sud. Puis choisir la plus belle, et la gravir en style alpin, après s'être acclimaté sur d’autres sommets plus bas (et accessoirement avoir obtenu un permis en bonne et due forme).
26 Avril, nous quittons Karimabad en 4x4 avec une logistique minimale et une grosse semaine de nourriture, ce qui après un petit calcul –trop rapide- nous paraissait suffisant pour notre 1ère exploration. Hier il a plu toute la journée, mais nous espérons naïvement aujourd’hui quand même atteindre en Jeep le village de Hispar, au bout de la piste à 35 Km vers l’est. Erreur. Nous découvrons une piste tellement exposée aux éboulements et aux glissements de terrains qu’elle aurait fait frémir même Schwarzi dans Terminator II. Nous échouons à 15 Km de Hispar, les chauffeurs font demi-tour et nous enverrons une dizaine de porteurs de Nagar, le seul village en aval. Le lendemain, nous suivons la piste, ou plutôt ce qu’il en reste, dans un décor de Far West, totalement désertique. Nous espérons atteindre le village de Hispar à 3100m à midi puis continuer encore 2 ou 3 heures en direction du « Kunyang glacier », qui, comme son nom l’indique, est issu du bassin sud du Distaghil Sar. Erreur. Nos porteurs ont habilement choisi de faire la pause du déjeuner un peu avant Hispar, et comme en ce début de saison et après un tel effort matinal, une bonne sieste s’imposait de soi, ils n’arriveront au village qu’en fin d’après-midi. Nous passerons donc la soirée dans ce très beau village-oasis de quelques 800 habitants qui vivent en quasi-autarcie, et qui nous réserverons un accueil chaleureux. Les cultures en terrasses, principalement du millet et des pommes de terres, s’étagent autour du village. Hormis pour une petite centrale hydroélectrique alimentant quelques ampoules réparties dans le village, nous avons l’impression d’être au moyen âge, hors du monde actuel. Nous sommes dans une vallée de confession chiite et la relation avec notre staff de confession ismaélienne mettra quelque temps à s’établir.
En fait, nous comprenons que seules quelques expéditions sont passées par ici, que les prix pour les portages sont en gros deux fois plus élevés que du côté Est, au Baltistan. Qudrat nous avait prévenu que les porteurs de cette vallée (surtout ceux de Nagar…) ont mauvaise réputation, et que du coup les quelques groupes de trek qui effectuent chaque année la traversée Biafo-Hispar (avec au total plus de 120 Km de glacier et un col à 5200m) préfèrent partir du village d’Askole au Baltistan, qui sert aussi de point de départ pour les nombreux expéditions et treks au Baltoro. Nous mettons donc une pression terrible aux porteurs, en leur promettant de l’alcool, du rock’n’roll et de la drogue s’ils avancent bien les prochains jours. Le lendemain, tout roule, il fait un temps superbe et au terme d’une longue étape de 15 Km à vol d’oiseau, principalement en suivant la moraine nord de l’énorme glacier de Hispar, mais aussi après avoir péniblement traversé le 1er confluent, le « Kunyang glacier » (moraines expos et éboulis instables sur le glacier même), nous arrivons à Bitanmal, à 3850m, petite bergerie entourée de belles pelouses alpines coincées entre la moraine et les flancs de la montagne.
29 Avril : A la mi-journée nous apercevons pour la 1ère fois « pour de vrai » la face sud du Kunyang Chhish, haute de plus de 3000m et totalement vierge. Pour la voir de plus près, nous faisons un crochet vers le nord le long du 2nd confluent, le glacier du Pumari, qui comme son nom l’indique mène donc au Kunyang Chhish. A sa droite se dresse encore plus raide la face sud-ouest du sommet Est (7400m, sommet vierge…), qui nous rappelle la face Nord du Jannu. Nous restons « scotchés » pendant un moment, puis nous imaginons des lignes possibles…La ligne directe (nr x sur fig. y) est en partie exposée sous des séracs, une autre ligne sur la droite semble possible et beaucoup plus sûre (nr x+1 sur fig.y). Et bien sûr il y a le problème de la redescente…difficile de se representer l’engagement sur une telle voie en style alpin…nous interrompons nos rêveries pour aller traverser le glacier du Pumari et rejoindre les porteurs qui déjeunent plus en aval. L’après-midi nous continuons à suivre la moraine en balcon au-dessus du glacier de Hispar, c’est absolument magnifique , une lumière incroyable…puis nous butons sur un énorme ravin en aval d’un petit glacier, je trouve un passage expo et scabreux pour descendre sur le glacier, mais Patrick m’informe à la radio que les porteurs ont décidé de faire étape, alors qu’ils n’ont marché qu’une heure après le déjeuner…motif : pas d’abris pour passer la nuit avant un bout de temps. La magie du lieu nous fait oublier ce nouveau contretemps, de plus le temps semble au beau fixe.
Le lendemain, après une étape de 5h nous arrivons au confluent du glacier du Yutmaru, il y a maintenant pas mal de neige au sol et il est clair que les porteurs avec leurs équipements plutôt « light » n’iront pas plus loin. Après la quasi-religieuse cérémonie de remise des salaires et un petit apéro au Pastis 51 qu’en tant que bons musulmans ils auront su apprécier à sa juste valeur, ils repartiront en début d’après midi vers leurs villages. Il fait encore grand beau, mais peu avant la tombée du jour nous voyons apparaître un mur noir à l’ouest…une demi-heure plus tard il neige, le matin suivant il y a 40 cm de neige fraîche au camp, et l’ambiance change. Il continue de neiger toute la journée, et aussi tout le lendemain, et nous réalisons progressivement que cette reconnaissance va s’arrêter là : il ne reste quasiment plus de vivres ni de kérosène, et il faudrait encore remonter le glacier de Yutmaru sur plus de 10 Km et aussi y voir quelque chose, et avec toute cette neige, attendre sur place du ravitaillement serait aléatoire. Nous baptisons donc ce camp « le dépôt », car nous reviendrons, c’est clair, tellement ce bassin du Yutmaru semble receler de possibilités.
3 Mai : Ambiance hivernale, nous laissons les tentes, des vêtements, du matériel, les skis d’approche qui n’ont pas encore servi, et repartons vers Hispar. En nous relayant, nous ferons la trace à fond pendant 9h ce jour là, le soir nous arrivons à Bitanmal. Pendant quelques heures aujourd’hui nous avons eu le rare privilège de suivre, car nos chemins coïncidaient, la trace d’un léopard des neiges, d’ailleurs pas si « des neiges » que cela car lui aussi allait se réfugier plus bas…Après une nuit pourrie dans cette bergerie merdique au sens propre, nous repartons à 6h du mat’ et continuons à tracer, puis le temps s’améliore un peu à l’approche de Hispar, où d’après les locaux il n’avait pas neigé à cette époque depuis plus de 10 ans. Après un copieux déjeuner nous entamons les 30 Km en direction de Nagar, dans la joie et la bonne humeur car nous adorons tous la rando pédestre…La piste n’est plus qu’une succession d’éboulis et nous ne voyons pas comment elle pourrait être refaite avant des semaines. Nous marchons donc jusque Nagar où nous arrivons vers 23h30, puis une Jeep dégotée par Yannick qui était parti en éclaireur (il préfère le jogging à la rando…) nous ramène à Karimabad.
5 au 8 Mai, Karimabad : retour du beau temps, repos et réorganisation ; Patrick décide de rentrer en France, car il n’y a quasiment aucune chance d’arriver à s’acclimater puis à faire une tentative importante avant fin mai. Il est maintenant clair que nous avons à faire à un hiver exceptionnellement enneigé et tardif. Avec Yannick nous décidons de prendre un permis officiel pour le Kunyang Chich, mais nous irons d’abord explorer et nous acclimater dans le bassin de Yutmaru comme prévu. Il faut nommer un chef d’expé qui aura le privilège de revenir à Islamabad pour les formalités administratives et notamment la fameuse réunion de « briefing » au ministère du tourisme…avec Yannick nous nous regardons, notre victime est toute désignée : ce sera Antoine ; à partir de ce moment nous l’appellerons « chef ». Mais pour le moment il peut remonter avec nous, car d’après notre agent local il faudra bien au moins 3 semaines pour organiser cette réunion, qui est à peu prés aussi utile que de pisser dans l’océan atlantique…
9 et 10 Mai : retour au dépôt. En Jeep nous atteignons le même point que la 1ère fois, puis nous marchons 4h jusqu’à Hispar où nous passons la nuit. Le lendemain, petite marche forcée sympa de 11h dans le mauvais temps pour rejoindre le dépôt. Nous rattrapons Qudrat et les porteurs à qui nous avions demandé de partir 3j plus tôt avec cette fois ci plus de 3 semaines d’autonomie.
La neige a en partie fondue mais comme pour la 1ère fois, les porteurs ne pourront pas aller sur le glacier de Yutmaru, donc ils laissent leurs charges au dépôt et redescendent. Pendant les semaines à venir la tâche principale de Qudrat et de Bari sera d’alimenter le camp de base « Yutmaru » à partir du dépôt. Au total ils feront une dizaine de portages…
11 Mai : Reco et portage : Nous remontons le glacier de Yutmaru sur plus de 10 km, à ski. Mais évidemment il fait mauvais… nous déposons nos charges sur un gros bloc (que je prends soin de marquer au GPS) dans la zone pressentie sur la carte pour établir le camp de base « Yutmaru », puis rentrons au dépôt. Nous nous félicitons d’avoir amené les skis d’approche cette fois-ci, l’an dernier en Inde au Garwhal nous avions amèrement regretté de ne pas en avoir !
12 et 13 Mai :2nd portage et installation du camp : Il fait toujours mauvais, 2O cm de neige fraîche le 13, et pour établir ce qui sera notre camp de base pour un bon moment, nous choisissons un emplacement situé prés d’un petit lac glaciaire vers 4500m, et qui nous semble assez éloigné des faces avoisinantes, desquelles nous ne voyons que le bas. Ce camp sera assez minimaliste : une seule tente mess/cuisine/stockage, assez petite de surcroît, et 3 tentes pour dormir. Il y a largement plus d’un mètre de neige tassée au camp, on se demande ce qu’il peut en être plus haut…
14 Mai : Grand beau, et pour la 1ère fois nous voyons la face sud du Pumari Chich, nous tombons amoureux immédiatement…comment est-il possible qu’un sommet d’une telle beauté soit encore vierge ? Nous contemplons sa face sud haute de 2800m pendant un long moment, et nous commençons à envisager différentes lignes…
Mais pour le moment il faut penser à l’acclimatation, et comme nous voulons grimper en style alpin pur et dur, nous prévoyons d’aller ailleurs pour nous acclimater, ce qui nous permettra au passage d’explorer d’autres faces. Sur la carte nous avions repéré des tirets menant à un col vers 6200m sur l’arête faîtière à l’ouest du Yuksin Gardan, ce qui semblait indiquer un accès peut être pas trop difficile ni dangereux ; ç’aurait été l’idéal pour l’acclimatation, et aussi pour emmener Antoine et nos porteurs un peu en plus haute altitude. L’après-midi nous allons donc faire un tour à ski vers la base de ce soi-disant col…pour constater que sous celui-ci il y a en fait une face très raide de plus de 1000m de haut, et que tout le vallon qui y mène est exposé sous des énormes séracs suspendus de chaque côté. Nous revenons au camp en faisant un circuit pour inspecter à la jumelle les autres vallons, mais la conclusion est qu’il n’y a aucun itinéraire raisonnablement faisable (style AD au maximum) et sans trop de dangers objectifs. Antoine décidera donc de redescendre avec Abbas le lendemain vers Hispar, pour aller se balader dans d’autres contrées plus accueillantes. Avec nous restent Aftahar, notre super-cook, et Qudrat et Bari pour les portages depuis le dépôt.
15 et 16 Mai : 1ère tentative d’acclimatation. Nous partons tranquillement le matin vers la base d’un beau sommet de 6200m situé sur le contrefort sud du Kanjut Sar. Nous avons repéré une belle petite face Nord de 900m en neige et un peu de mixte menant sur l’arête Ouest de ce sommet. Arrivé au pied à l’heure la plus chaude de la journée, et après avoir attendu la fin de l’heure de pointe et poliment laissé passé les convois exceptionnels de neige lourde, nous remontons assez rapidement une série de couloirs et de pentes à 45-55 degrés., puis Yannick passe magistralement un passage clef en mixte très délicat, nous arrivons sous l’arête où nous faisons partir une belle plaque à vent à distance histoire de ne pas relâcher la tension trop vite, et finalement nous trouvons un très bel emplacement de bivouac, vers 5400m, juste sur l’arête, où nous pourrons rapidement installer notre petite tente. Le lendemain nous suivons cette très belle arête des cosmiques du Hispar mais renonçons à la 2ème partie de la course après avoir fait partir à nouveau plusieurs plaques…Nous redescendrons par des pentes moins raides côté sud.
18 et 19 Mai : 2ème tentative d’acclimatation. Objectif : monter aussi haut que possible sur l’arête sud du sommet Est du Kunyang Chhish (7400m, sommet vierge) et passer au moins une nuit à plus de 6000m. Nous remontons le plus vite possible un entonnoir-couloir d’accès à l’arête, haut de 600m et hyper exposé à diverses corniches et autres champignons de neige énormes…nous hallucinons sur les quantités de neige. Il neige toute l’après-midi, nous trouvons un bon bivouac plus haut sur l’arête vers 5700m, et le lendemain il fait grand beau. Mais la vue de ce qui nous attend nous fait une nouvelle fois rebrousser chemin : trop de neige, trop de corniches, pentes trop expos, arête trop longue…bref trop dur pour une acclimatation. Donc c’est un demi-tour droite direction le camp de base. Du pied du couloir, nous savourons une magnifique descente à skis jusqu’au plat du glacier, où nous restons littéralement collé sur place avec des bottes de 30cm sous les skis…une idée saugrenue mais salvatrice me traverse alors l’esprit : le saucisson ! Je le sors du sac et nous fartons nos skis avec, puis nous nous laissons paisiblement glisser jusqu’au camp de base…merci Justin Bridou ! A l’avenir nous prendrons soin de toujours amener un morceau de bougie…car notre stock de saucissons est plus que limité !
20 et 21 Mai : 3ème tentative d’acclimatation. Il fait encore beau, donc on en profite. Direction cette fois-ci le Kanjut Sar (7780m, gravi seulement deux fois), dont nous pouvons depuis le camp de base admirer l’énorme face ouest, vierge et haute elle aussi de 3000m, mais barrée par plusieurs monstrueux séracs. Sur la gauche de la face toutefois nous avons repéré un itinéraire qui semble faisable et pas trop expo…Mais après une grosse journée où nous avons beaucoup brassé, et un bivouac à 5800m, nous renonçons une nouvelle fois : la pente au-dessus du bivouac nous semble trop craignos, et il n’y a pas moyen de l’éviter car l’arête sur la gauche est cornichée…à la descente, pas loin du bivouac, nous ferons partir une nouvelle fois une grosse plaque !
22 au 26 Mai : mauvais temps. Il a beaucoup neigé, et nous avons décidé de déplacer le camp de base de 500m vers un endroit vraiment sûr, l’emplacement précédent étant en fait dans l’axe des énormes séracs suspendus dans les pentes du sommet de 6500m juste derrière le camp, et même en étant à plus d’un Km de la base, nous sursautions régulièrement au bruit fracassant de ces avalanches, une fois même le nuage d’une avalanche avait recouvert le camp de base…
Ces longues journées passées au camp sont propices à la lecture et à la méditation. L’excellente cuisine de notre dévoué cuistaud nous pousse quand à même sortir de la tente au moins trois fois par jour, mais sinon nous discutons peu, chacun est un peu replié sur soi.
Nous discutons des conditions : cela fait 5 semaines que nous sommes partis et nous n’avons même pas pu atteindre 6000m ! A cette époque, il ne devrait plus y avoir de neige au camp de base à 4500m, or c’est tout le contraire, et en altitude nous avons bien compris qu’il était inutile d’insister…nous décidons donc d’aller prendre un peu de bon temps à Karimabad, nous en profiterons pour repousser nos vols de retour en France jusqu’au 24 juin et aussi pour faire quelques courses. Nos 3 membres d’équipages préfèrent nous attendre au dépôt, où entre temps il fait une ambiance plus printanière, il y a même de l’herbe et des petites fleurs !
3 au 5 juin : De retour au camp de base. Nous sommes arrivés tard le 2 au soir, le 3 au matin il fait grand beau mais il neigera 15cm dans l’après-midi…je me sens moyen, probablement les conséquences des trop grandes quantités de « Hunza water » (alcool local assez dégueu et apparemment souvent plutôt frelaté…) ingurgitées lors de nos 3 jours de break à Karimabad. Yannick a fait sa crise il y a deux jours et semble en meilleure forme, le lendemain il ira passer une nuit d’acclimatation supplémentaire derrière le sommet de 6200m que nous avions tenté.
Le 5 juin il fait grand beau et nous avons décidé de partir cette nuit pour une tentative sur la face sud du Pumari Chhish, malgré notre acclimatation limitée. Nous oublions le Kunyang Chich - notre préparation est totalement insuffisante pour un tel défi en style alpin-, et nous nous focalisons sur cette magnifique montagne dont nous sommes tombés amoureux. Pour le permis, si jamais nous réussissons, on s’arrangera avec le ministère, qui peut le plus peut le moins…D’ailleurs nous nous demandons si la réunion de briefing a déjà eu lieu ? !
6 au 8 juin : 1ère tentative au Pumari Chhish.
Nous savons que la clef de la réussite est la rapidité, et donc la légèreté, car visiblement il ne faut pas espérer plus de 4 ou 5j de beau temps consécutifs, sachant qu’une journée pour laisser purger la face est un minimum, cela fait 3 ou 4j pour arriver au sommet et en redescendre…de quoi rester songeur quand on regarde cette face…Nous partons donc avec le minimum du minimum, nous n’aurons aucune marge pour attendre en cas de mauvais temps.
Parti à 3h du matin, et après une approche rapide d’une heure, nous plantons les skis au pied de l’éperon inférieur. Nous sommes d’accord pour le contourner par la gauche, style alpin et rapidité obligent, quitte à prendre des risques objectifs car nous passerons plus d’une heure dans l’axe des énormes séracs suspendus 2000m plus haut. Nous progressons rapidement jusque vers 5400m car la neige est dure, puis cela devient une autre histoire. Vers 5900m, dans les pentes centrales de la rampe, inclinées à 60 degrés, nous enfonçons parfois jusqu’à la taille… impossible d’avancer, nous faisons donc des traversées descendantes pour aller chercher d’autres pentes que nous espérons plus favorables. Relativement entamé, nous arrivons après 14h d’escalade à 6100m, nous mettrons encore une heure à tailler une bonne plate-forme sur l’arête qui borde la rampe. Une fois installés au chaud dans la tente, tout va bien, nous sommes confiants.
Le lendemain, nous attendons le soleil pour tout faire sécher et repartir. Nous mettrons encore 2h pour atteindre le haut de la rampe, puis nous attaquons la partie la plus difficile de la face : un grand mur de rocher et de mixte de 700m de hauteur. Trois longueurs de mixtes très difficiles et absolument splendides nous mènent à un petit névé suspendu que nous remontons, puis Yannick force le passage en artif dans un dièdre un peu surplombant de 25m, nous poursuivons par des belles longueurs en mixte, mais il va bientôt faire nuit et nous sommes incapables de trouver la moindre plate-forme. La nuit tombée et après 2 heures de vaines recherches, nous finissons par tailler une petite marche dans la glace derrière un bloc , juste de quoi poser nos deux paires de fesses…nous sommes vers 6750m, il a commencé à neiger et il fait froid, cela promet un sympathique petit bivouac, le genre dont on se souvient toute sa vie. Je suis collé à la paroi et Yannick, côté aval, est appuyé contre le bout de bloc qui dépasse. Nous avons tendu la corde sous la plate-forme de façon à pouvoir y appuyer les pieds, puis nous avons juste enlevé les crampons et nous sommes installés tel que dans nos duvets, vachés au relais au-dessus. Nous utilisons au mieux la toile de tente comme bâche pour nous protéger des spindrifts qui commencent à nous couler dessus régulièrement. J’essaie de faire fondre un peu de neige avec le réchaud sur les genoux, au passage je crame un peu mon duvet, la toile de tente et aussi ma veste…Au fil des heures et des spindrifts qui progressivement ont complètement trempé mon duvet, je sens que je prends froid dans les poumons, pour les orteils c’est limite mais ça va. Yannick quant à lui vomit sa bile, c’est son MAM « spécial Graziani » qu’il a parfois en altitude, et qui lui fait vomir tout ce qu’il absorbe , même de l’eau. Je ne m’inquiète pas car je sais qu’il a de la ressource. De toute façon demain matin, vu la météo, il n’y a qu’une seule option : la retraite de Russie, et le plus vite possible.
Le matin nous mettons 2h à nous préparer et à tout emballer sur notre petite plate-forme, et miracle, pour une fois nous n’avons rien fait tomber…Nous entamons une longue série de rappels, principalement sur Abalakov, entrecoupés de passages en désescalade quand cela est possible. Il neige en continu et d’assez grosses coulées passent régulièrement autour de nous, heureusement la face est raide et se purge au fur et à mesure…mais en bas de la rampe il faudra faire vite car nous serons alors exposés à d’autres pentes suspendues. Vers 5500m nous pouvons enfin descendre plus sereinement à reculons et sans rappel car nous sommes alors moins exposés, et les pentes sont moins raides. Nous allons le plus vite possible dans le passage exposé aux séracs, et rejoignons nos skis puis le camp de base vers 20h, trempés mais content d’être entier, d’autant plus que le lendemain il neigera toute la journée, plus de 20cm au camp de base…
9 au 13 juin, méditations et hésitations au camp de base…
Pour moi les choses sont claires, on se casse d’ici, c’est beaucoup trop aléatoire et dangereux, on va aller profiter de la saison des cerises au chaud…surtout que j’ai pris froid et que je me sens diminué. Yannick est plus motivé pour une autre tentative, mais je ne me laisserai pas faire…le 10 au matin, alors que nous devons plié le camp de base et partir, je change finalement d’avis, et me laisse une nouvelle fois séduire par la belle Pumari…nous envoyons Qudrat et Bari une fois de plus au dépôt chercher des vivres pour pouvoir tenir quelques jours encore. Jusqu’au 13, le temps est assez mauvais, j’en profite pour essayer de me soigner au mieux. J’essaie de manger le plus possible, il faut dire que Aftahar a vraiment assuré en cuisinant d’excellents plats variés pendant toute l’expé.
Entre-temps, Murad, de notre agence locale, est venu au camp de base nous amené leur téléphone satellite, censé nous aider pour la météo, mais évidemment en France c’est la grève…et au Pakistan, pas de prévisions à plus de 3 jours à moins d’aller payer un service spécial.
14 au 17 juin : 2ème tentative au Pumari Chhish
Nous repartons donc en aveugle après le 1er jour de beau, remontons cette fois ci plus aisément au 1er bivouac, puis nous faisons une plus courte étape le 2ème jour pour bivouaquer sur le névé suspendu, en dessous de la ou nous nous étions arrêter la dernière fois. Le 3ème jour nous choisissons de passer plus à droite dans le haut du bastion, nous enchaînons de très belles longueurs de mixtes, mais le soir nous buterons vers 6900m, à environ 2 longueurs de l’arête, il a recommencé à neiger…Le 17, alors que nous sommes vers 6500 en train de taper nos rappels, nous voyons exploser les séracs un peu au-dessus de nous à gauche de la face…en l’espace de quelques secondes, l’avalanche balaye toute la face, et le bas de notre itinéraire, et un nuage énorme rempli le vallon 2000m plus bas, au camp de base 4 Km plus loin ils auront un coup de vent qui durera une demi-heure. Cette avalanche de l’apocalypse a le mérite de clarifier les choses : on rentre à la maison ! D’autant plus que nos skis adorés sont maintenant solidement intégrés au glacier, et nous rentrons donc à pied au camp de base, un peu défaits, mais heureux d’être arrivés intacts au bout de cette aventure…